LE BLUES, LA CUISINE, ET LES MOTS
mort discrète d’un petit commerce

À trois enjambées des fourches du Gibet de Paris, où cadavres des malandrins dansaient sous les oiseaux de proie, quand le gibet de Montfaucon, après la construction de l’Hôpital Saint-Louis, tomba en désuétude, emplacement repris à partir de 1868 par le Marché Secrétan, sans vie depuis qu’il ne vend plus roses, soles, lard, et à trente pas de l’immeuble art-déco du Secrétan-Palace dont l’espace est occupé par Mr Bricolage, pour une activité dominicale hautement partagée, subsistent de singuliers oiseaux en voie de disparition, au penchant moins répandu : l’amour des livres.
Le magasin de Colombo - précédemment Librairie Puce - a pour simple nom Livres. Lettres blanches sur fond rouge sombre. Un mot semblant aujourd’hui retenir l’attention de personne.
“J’ai jamais vu ça” dit Colombo, désemparé. “On se croirait hors du temps ! Je vais fermer l’estanco”. Colombo ne fume plus. Il tient ses bras croisés, sur son corps mince. Ascète. Plutôt grand. Il me regarde, petites lunettes de prof à la monture métallique sur le nez. Il me sourit, un peu tendu.
La boutique Livres est tout en longueur. Les araignées perchent au plafond, tapies dans de larges toiles, comme dans l’ancien cinéma Brady, le rouge, dernier bastion du cinéma d’épouvante, elles sont chez elles. Autre point commun avec le défunt Brady rouge, Livres est bien l’antre “série-Bis” de la littérature. Colombo a exposé en vitrine Les Araignées, roman de Fritz Lang. “Personne ne s’arrête pour autant !” fait Colombo. Croire que la mémoire collective est moins développée que la passion du bricolage.
Colombo ne cherche pas à occuper ses mains. Il a l’économie de gestes que l’on voyait chez les acteurs de cinéma.
Sur les étagères de la caverne, des livres aux pages jaunies, uniquement. Edgar Wallace, André Héléna, George Maxwell, Mary Shelley, Lovecraft, Nathaniel Hawthorne, Sax Rohmer, Caryl Chessman font bon ménage avec San Antonio, Paul Féval, Francis Richard, Selma Lagerlöf (Colombo me parlait longuement en le lisant de Nils Holgersson), Zévaco, Alexandre Dumas, les Série Noire, Fleuve Noir, Marabout collection Fantastique, Idéal-Bibliothèque, Rouge et Or, Contes et Légendes, livres de jeunesse d’hier, qu’achètent des adultes nostalgiques, etc.
Pour les oreilles, il ne faut pas parler à Colombo de Johnny, présent partout sur les murs de la ville. On entend chez Colombo : Slim Harpo, les Yardbirds, Robert Johnson, Link Wray, Sam the Sham, les Animals, Them, Johnny Rivers, Canned Heat…
Poco, “le cuistot”, chaque jour, durant une heure, derrière le bureau de Colombo, “le meilleur connaisseur de rock n’roll du 19è arrondissement” est arrivé. À peine assis, il a posé sur le bureau de Colombo deux bouteilles de rosé, différentes. Il les débouche immédiatement toutes les deux sur le bureau avec le tire-bouchon de son couteau de poche. “J’ai préparé des poivrons marinés à la vapeur et des poivrons farcis” dit-il en remplissant des gobelets. Poco replace les deux bouteilles de rosé dans un sac en plastique où tinte une soupe de glaçons qu’il loge, sans lui demander son avis, dans la corbeille à papier, sous le bureau de Colombo. Un vrai décor de détectives ! Il ne manque que la secrétaire. Elle est là ! C’est Julie. Jeune fille, charmante, passant tous les jours à la librairie, une heure ou deux, parfois à la place qu’occupe Poco. “J’aime l’odeur des vieux livres !” dit-elle, en ouvrant un. Elle le respire. Le rosé de Poco a fait fuir Julie. Elle préfère le soleil, le chocolat. Cela fait rire Poco. Sur fond de rockabilly féminin fifties déjanté qui passait quand il est arrivé (provenance Poco), Poco vide d’un trait un gobelet plein de rosé frais. Avec les trente-six degrés qui tapent dehors… Colombo avale son rosé lentement, par petites gorgées. Après l’entrée avec les poivrons, Poco dirige la conversation sur l’importance du train dans le blues, le rythme boogie qui s’apparente au train qui démarre. Il cite J.J. Cale, Woody Guthrie… Pour démarrer, Poco a démarré. Poco est un personnage de roman, à lui seul. Il a pour arrière-aïeul Jules Mary, auteur prolifique de romans d’aventures populaires, de mélodrames de la démesure (La Pocharde, La Bête féroce… trouvé ici-même) et père de Roger la Honte. Poco a lu tous les titres de la Série Noire depuis sa création. “J’ai préparé et mangé tous les plats que mangent tous les personnages des romans que j’ai lus” déclare-t-il, sans rire. En commençant à parler musique et drinks, après une brève parenthèse par Jonathan Latimer “l’auteur où on trouve le plus de boissons différentes”, et une explication de préparation du Martini-Gin “avec du Martini blanc extra dry… on verse le liquide sur les glaçons…”, Poco a testé toutes les boissons que sifflent les personnages de tous les polars qu’il a lus, il attaque : “Il faut manger certaines choses, avec des musiques précises. Avec la musique cajun, il faut manger du Jambalaya”, clin d’œil à Jambalaya on the bayou créé par Hank Williams, repris par Fats Domino, parmi des dizaines d’autres. Poco est l’homme que l’on n’osera pas inviter à manger. Imposant comme Hardy, alors que Colombo, comme l’appelle Poco, est aussi mince que Laurel, Poco est un excellent conteur. Il parle littérature, cuisine, blues, rock n’roll, comme si tout ne formait qu’Un… Avec le paysage ! “Le Jambalaya” explique-t-il “est une sorte de paella à la saucisse fumée avec des écrevisses, des poivrons et du maïs, l’idéal c’est de le faire avec du riz sauvage, le riz sauvage coûte un prix fou, on peut mettre du riz blanc et du riz brun, pour remplacer le riz sauvage, on peut mettre des haricots rouges… il faut boire de la bière Jax avec le Jambalaya”, ajoute Poco. On demande qu’à goûter ! La conversation Louisiane & croco, de Clifton Chénier, se dirige naturellement vers Robert Johnson, prémices du blues, et son Sweet Home Chicago, “le morceau du blues le plus repris” dit Poco. “Robert Johnson a tout enregistré d’un coup”. Comment ne pas penser à Come on in my Kitchen, en écoutant Poco parler d’une voix calme et chaleureuse.
Colombo, qui écoutait, bras croisés, reprend le livre qu’il lisait avant l’arrivée de Poco. Un de ces OSS 117, du tout début, tirage d’époque, couverture sexy, certaines sont géniales, intactes, comme un retour dans le temps, ambiance moite et couleurs chaudes. Personne ne veut de ces best-sellers de la littérature d’espionnage populaire d’hier, qui paradent sur un présentoir en fer flanqué à l’entrée du magasin. Deux euros pièce. Aux dessins colorés esquissant les conquêtes d’Hubert Bonisseur de la Bath, les amateurs de lectures populaires de 2003 préfèrent les sujets plus d’actualité. Le méchant qui aujourd’hui veut dominer le monde, c’est Bin Laden. Des S.A.S. aux couvertures plus déshabillées en apparence, nues, sans décor derrière le modèle, sont en évidence.
Après une digression sur Aurélia de Gérard de Nerval aperçu sur une étagère, et sur Johnny Burnette, retour au polar avec les beignets, l’ambiance grasse des snack-bars, Erskine Caldwell (une pensée, inévitable, pour les navets auxquels rêvent les bélîtres de La Route au tabac !) et les desserts (Poco sourit quand je lui demande s’il a pensé goûter aux éclairs au chocolat, empoisonnés au bacille botulique des Quatre dames damnées d’E.V. Cunningham), la conversation s’oriente, par je ne sais quel tournant, dans les rues de Paris, que Poco connaît comme sa cuisine, le Paris d’hier, avec ses lieux disparus, a sa faveur émue. Poco dit être allé dans toutes les rues de Paris. Après le Caveau François Villon, Au Père Tranquille au bon temps des Halles, les rues qui n’existent plus, et l’inévitable rue Watt qui ouvre Le Doulos de Melville, on fait une halte rue de Verneuil en face de chez Gainsbourg pas encore Gainsbarre, Poco officiait juste en face il y a juste trente ans, le Galant vert touchait alors Le Terrain Vague d’Éric Losfeld, grand éditeur des années 60. Losfeld nous invitait, souvent, en fin de matinée, à boire un premier blanc, au Galant Vert. Si Poco - qui m’a déjà servi à boire, que du blanc, sans le savoir - ne se souvient pas de moi, ni moi de lui - quelle tête nous donner réciproquement rétrospectivement ? - nous nous souvenons, tous les deux, fort bien de Losfeld. Autre singulier conteur d’histoires. La gauloise au bec, et la jambe raide plantée sur le bureau.
Les aventuriers du livre ont passé l’arme. Des galeries occupent la place du Terrain Vague et du Galant vert.
Qu’y aura-t-il demain sur l’espace de l’estanco de Colombo ? Une agence immobilière ?
Le lieu ne sera jamais aussi ludique qu’il n’a été... du temps d’Alain Colombo, qui a la tête ailleurs. Poco ressort une bouteille de rosé presque vide, de la corbeille à papier. On repart, sans Colombo, au nord de Monterey où eut lieu le premier grand festival de musique pop, “le cabaret de la dernière chance de Jack London à Oakland, dans la baie de San Francisco, existe toujours” me dit Poco. Il me le décrit dans le détail.
La photo de Brigitte Bardot, dans un mohair rose tendu, comme c’était porté vers 59-60, choucroute blonde sur la tête, là pendant des années à l’entrée, était trop tentante. “Tant mieux pour celui qui l’a prise” dit Colombo.
Livres, la librairie de Montfaucon, est la prochaine chose vivante à disparaître.

Paris, juin 2003

Article destiné à un journal de quartier qui n’a pas vu le jour